mercredi 25 avril 2012

Traces (1)


(Photo : Romaric Cazaux)

« Comme il joue bien, Maman ! »

Magda était debout, devant le café-brasserie parisien où sa mère était venue passer la fin d'après-midi avec elle, en attendant l'heure du train. Le pianiste était habillé de cuir, les cheveux bruns peignés en arrière, maintenus en place à l'aide d'une bonne dose de gel qui lui donnait un faux air de rocker sorti tout droit des années 60 ou 70. Il jouait sans regarder autour de lui, comme si rien ne comptait plus que la musique. Il enchaînait les trilles et les fioritures sur une interprétation plutôt personnelle de Gershwin, que la petite Magda découvrait et dévorait en silence, avec l'insouciance de l'enfance et un grand sourire qui éclairait son visage dans ce moment hors du temps. La musique la berçait depuis ses premières semaines, aussi la petite fille était-elle toujours très heureuse d'en écouter, y compris la plus hermétique qui soit pour des oreilles si jeunes. C'était pour elle, déjà, une véritable passion. Elle avait la musique dans le sang, qui lui faisait découvrir des mondes inconnus et inatteignables pour elle qui n'avait que cinq ans.

Caroline, la maman de Magda, terminait son assiette de desserts. Depuis quelques temps, elle ne vivait plus que dans l'immédiateté, profitant au maximum de ce que la vie lui donnait. Il n'était pas question pour elle de se laisser envahir par la tristesse ou la déception. Chaque événement se devait d'être important, unique. Caroline voulait vibrer en écoutant de la musique, chavirer devant une création nouvelle ; elle voulait se sentir en confiance, malgré l'absence de celui qu'elle avait aimé. Devant elle, son thé vert sentait bon la bergamote et réchauffait la peau douce de ses mains entourant la tasse.

Ce voyage qu'elle allait entreprendre avec sa fille était loin d'être une partie de plaisir. Caroline savait que, seule, ce ne serait pas facile. Dans le labyrinthe de sa vie, rien n'était simple, et la jeune femme était à l'affut du moindre événement, de la plus petite coïncidence susceptible d'aiguiller ses choix de vie. Ce matin-là, elle avait établi une connexion entre une réflexion de sa mère, au téléphone et l'endroit où, petite, elle passait ses vacances. Elle avait décidé d'y retourner, même si, selon sa mère, c'était impossible de retrouver l'endroit exact. Depuis le temps, la colonie avait sûrement disparu. Mais Caroline se disait que ce serait bien le diable si elle ne trouvait personne qui puisse la renseigner sur ceux qui, durant deux décennies, avaient fait vivre ce lieu de vacances. Ce serait long, mais il n'était pas dit qu'elle se laisserait démonter par la première difficulté.

(A suivre)

Amélie Platz, 25 avril 2012.


Voici ma participation au jeu d'Olivia, Des mots, une histoire, où il fallait introduire les mots suivants :

immédiateté – assiette – création – café – peau – trille – absence – bergamote – confiance – peigne – hermétique – insouciance – facile – tristesse – sourire – diable – déception – labyrinthe – sang – coïncidence – chavirer – connexion


et au jeu de Leiloona, Une photo, quelques mots de cette semaine.

31 commentaires:

  1. Oh oui ! la suite ! la suite !

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    1. Hi hi ! Il va falloir attendre un petit peu : je vais partir en vacances ! (d'où la publication un peu en avance... )
      Merci pour ton passage ici, et pour ton enthousiasme !

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  2. Très finement écrit.J'apprécie baucoup le rapport à la musique et l'inquiétude naissante quant à ce voyage vers l'enfance,souvent fauteur de trouble mais si nécessaire.

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    1. Merci beaucoup ! La question de l'influence de l'enfance sur l'âge adulte m'interpelle beaucoup en ce moment.

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  3. Tu as réussi une très belle entrée en matière. Retrouvera-t-on les personnages prochainement?

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    1. J'espère bien qu'on va les retrouver ! Merci pour ta visite !

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  4. Bonjour Amélie
    tu nous as mis l'eau à la bouche avec art et finesse de sentiments.
    Moi aussi je pars sur la trace.
    Belle journée
    Antonio

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  5. très bon texte, un défi de mots bien réussi.
    Amicalement
    Violette

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    1. Merci Violette. L'histoire s'est écrite assez facilement, cette fois !

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  6. Sont bien attachantes, ces 2 petites là!

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    1. Merci ! J'espère qu'elles vont continuer à te plaire à l'avenir...

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  7. Excellent départ effectivement... La scène s'est présentée à moi tout naturellement éclipsant les mots imposés. Bien joué !

    Coincoins naturels

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  8. Très bien écrit, on en redemande !

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    1. Merci Miss ! J'écrirai une suite, c'est certain !

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  9. La suite s'impose, c'est un très beau texte.

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  10. Une belle entrée en matière maintenant on attend la suite. A bientôt :P

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    1. Ca va venir, mais pas tout de suite : je pars en vacances ! :)

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  11. Une nouvelle histoire qui commence, chouette alors ! :D Ton univers est toujours si bien rendu, on y est directement. :D

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  12. Les enfants nous donnent souvent le bon exemple : revenir aux choses essentielles et apprécier l'instant présent.

    Très joli texte, les émotions sont bien décrites et on est avec ces deux personnages-là. ;)

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    1. Oui, les enfants ont le don de nous remettre "sur les rails" ! :)

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  13. et hop voilà comment on arrive à cumuler deux consignes de deux ateliers amis et voisins; c'est magnifique et on attends évidemment la suite.
    A tantôt
    avec le sourire

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    1. C'est surtout, pour moi (oui, j'avoue !) une aide à l'écriture : plus il y a de contraintes et d'accroches, et plus écrire est "facile" :)

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  14. la photo l'emporte sur les mots imposés qui sont invisibles. Beau texte dont j'attends la suite comme tout le monde

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    1. Merci ! Les mots se sont glissés assez facilement, effectivement...

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  15. Encore les vacances ?...
    Mener un texte avec double contrainte, c'est bien. Ecrire une histoire qui nous retient et qui ouvre sur un tas de possibilités, c'est excellent. @ la prochaine fois et bonnes vacances

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    1. Merci Soène ! Eh oui... ici, c'est la dernière zone ! Et j'avais bien besoin de vacances. Maintenant, j'ai de la lecture en retard ! ;)

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  16. Je m'aperçois que je n'avais pas lu ton adorable histoire, voilà qui est fait. :D J'aime beaucoup, comme d'habitude la manière dont les mots cheminent au fil de ton texte. :D

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