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lundi 3 décembre 2012

Ca m'horripile (bis repetita) !

Le texte précédent étant très polémique, éminemment politique aussi, et relevant finalement peu de l'atelier d'écriture, j'ai tenté une participation plus "classique" à l'atelier de cette semaine chez Gwen. Voici donc le résultat :

Je n'aime pas, mais alors pas du tout, avoir fait venir un plombier un mercredi pour déboucher mes toilettes, et voir lesdits toilettes se reboucher à peine 4 jours plus tard. A la décharge du plombier, son travail n'est pas en cause, c'est la canalisation elle-même qui est trop vieille !
Du coup, je n'aime pas non plus les canalisations en fonte de 1930, surtout quand elles se trouvent dans une maison de la même époque qui n'a pas été habitée depuis plus d'un an (ceci expliquant peut-être cela d'ailleurs).

Et puis, si j'aime bien avoir du matériel neuf, je n'aime pas que ce matériel neuf ne fonctionne pas, et que le lave-vaisselle m'affiche des codes d'erreur qui ne sont même pas mentionnés dans la notice. Et par ricochet, je n'aime pas non plus, mais alors pas du tout, que le réparateur me regarde de haut comme si j'étais une débile indécrottable et qu'il ne me croie pas quand je lui dis que sur la notice, il n'est nulle part précisé que "CL", ça veut dire que le lave-vaisselle est protégé par le verrouillage enfants et qu'il suffit d'appuyer sur le bouton surmonté d'une clé pendant au moins trente secondes pour le déverrouiller.

Je n'aime pas non plus, mais alors pas du tout, patienter, que dis-je, poireauter, pendant plus de trois heures devant ma fenêtre pour être sûre de ne pas rater le technicien des télécoms et ne pas le voir venir ("Anne, ma soeur Anne...") : ça me donne un peu des envies de meurtre, surtout quand, en plus, deux semaines après, les télécoms en question m'envoient une facture de mise en service me comptant deux fois les frais de déplacement dudit technicien, avec la mention, pour la première ligne : "Client absent ou pas prêt" ! Non, là, vraiment, faut pas abuser !!!

Et puis, ça m'horripile sérieusement aussi quand un copain à qui on a demandé de l'aide, parce qu'il s'y connaît un peu, juge notre maison "inhabitable" juste parce qu'il n'y a pas de papier peint sur les murs des chambres. S'il n'y avait que le papier-peint !

En fait, ce qui m'horripile le plus, c'est qu'il va falloir attendre sans doute plusieurs mois avant que ma maison ressemble à quelque chose. C'est horripilant, finalement, les déménagements !!!

Ca m'horripile !

Le dernier sujet de Gwen, hier, m'a interpellée. "Ca m'horripile !" et comment ! Des tas de choses m'horripilent en ce moment... Seulement, je suis un peu embêtée : elle dit dans son billet qu'elle ne veut pas finir au tribunal pour diffamation... et que nous devons donc masquer le nom de la personne (si on s'en prend à une personne) dans le flou artistique. Soit. Je veux bien essayer. Mais vu ce qui m'horripile en ce moment, ça va quand même être un sacré défi de le "masquer"... A moins de l'appeler "Zorro" ? Soit.

Zorro est donc arrivé, sur son fier destrier, au printemps dernier (bon, va falloir que je trouve des rimes plus riches que ça, parce que franchement, la poésie de bazar, ça va bien cinq minutes... !), et a décidé de tout réformer, vite fait, bien fait. C'est normal, il paraît que c'est pour ça qu'il est arrivé. Pour réformer. Pour régler les problèmes de ceux qui l'ont fait venir.
Alors Zorro s'est attelé à la tâche. Il s'est entouré de conseillers, d'alliés, de gens de confiance, histoire sans doute de pouvoir s'attaquer à beaucoup de ces problèmes qui gênent tant ceux qui l'ont fait venir, et ce en même temps. C'est normal : Zorro est humain, simplement, et un humain étant faillible, il a fort raison de s'entourer d'autres humains pour le conseiller.

Alors gentiment, tranquillement, Zorro a commencé son travail. Et pour cela, il est grandement aidé par la liste des choses qu'il avait promis de faire avant son arrivée. Parce qu'il est gentil, Zorro. Il avait dit avant même d'être là ce qu'il ferait si les gens le faisaient venir. Pour être certain que si on le faisait venir, on le laisserait faire ce qu'il disait qu'il ferait, histoire de ne pas après se retrouver avec des tas de gens mécontents qui hurlent dans les rues à la trahison. Je l'aime bien, Zorro. Il est prévoyant. Comme tous ceux qui voulaient venir à sa place, d'ailleurs. 
Simplement, je me pose quand même des questions sur ses priorités. Ca fait environ six mois qu'il est arrivé, dans un endroit où les gens qui y vivent ont beaucoup de mal à trouver, ou à garder un travail. Et quand ils en ont un, beaucoup ont du mal à en vivre, parce que c'est souvent un travail précaire, ou alors à temps partiel (et qu'en plus, les gens, ils aimeraient bien travailler plus pour gagner plus, mais que les gens qui donnent le travail, ils ne veulent pas les payer plus parce que ça leur coute trop cher, alors ils les font travailler moins. Peut-être qu'ils se disent que, comme ça, ceux qui veulent travailler plus, ils pourront trouver un autre travail partiel pour compléter le premier et que comme ça, ils gagneront plus ?). Alors notre Zorro, il a promis qu'il aiderait les gens à travailler, qu'il ferait tout pour ça. C'est bien. Et puis il a promis aussi qu'il aiderait le pays à sortir de la crise, parce que ça, c'est drôlement important, pour pouvoir mieux vivre. Parce que la crise, c'est pas bon, ça, pas bon du tout : ceux qui ont des choses à vendre, ils ne peuvent plus les vendre parce que ceux qui voudraient bien les acheter, ils n'ont plus d'argent pour le faire. Alors il faut aider tout le monde, ceux qui veulent vendre, et aussi ceux qui veulent acheter, pour que tout le monde aillent mieux. C'est vrai, quoi ! On a demandé à Zorro de venir aussi pour ça !

Et vous savez ce qui m'horripile ? C'est que Zorro, au lieu de s'occuper de ceux qui ont perdu leur travail, de ceux qui veulent acheter mais n'ont pas d'argent ou de ceux qui voudraient vendre mais n'ont pas d'acheteurs, eh bien Zorro, lui, il s'occupent de demander à ceux qui font les lois de refaire des lois pour régler des problèmes que la loi règle déjà ! Et ce qui est le plus drôle, c'est que c'est exactement le reproche qu'il faisait au Zorro d'avant, celui qui était là mais qu'on a mis dehors parce qu'il a plus aidé ceux qui n'ont pas de problèmes que ceux qui en ont.
Mais peut-être que je vais trop vite et que vous ne comprenez pas ce qui m'horripile.
Zorro a décidé, et c'était une de ses promesses d'avant de venir, qu'on allait donner à tout le monde le droit de se marier. Parce que oui, ici, il y a des gens qui ont le droit de se marier, et des gens qui n'ont pas le droit de se marier. C'est bizarre, et c'est injuste, paraît-il ! Pourquoi un homme et une femme ont-ils le droit de se marier, mais pas deux hommes, ou deux femmes, ou un père et sa fille, ou encore une femme et un homme qui est déjà marié à une autre femme ? C'est vrai, quoi ! Y'a pas de raison ! C'est injuste, et puis c'est inégalitaire, ça. Alors que là où on est, il y a une jolie devise qui dit : "Liberté, Égalité, Fraternité". Si le deuxième mot n'est pas respecté, il paraît que c'est plus une devise. Ben mince alors.
Soit. 
Alors Zorro, comme il est bon et gentil et qu'il veut que tous les gens soient égaux, il a dit qu'il allait les autoriser à se marier. Et puis il s'est paraît-il rendu compte que bon, c'est pas tout à fait vrai : un père et sa fille n'auront pas le droit de se marier entre eux, ça ne serait pas correct, normal ou moral. Et puis si un homme (ou une femme) est déjà marié, il n'a pas besoin de vouloir se marier encore. Il n'a qu'à divorcer d'abord et se remarier ensuite, après tout, il faut mettre un peu d'ordre là-dedans. Donc finalement, il n'y a plus que les femmes entre elles et les hommes entre eux que ça concerne, cette histoire de mariage. 
Mais la question de savoir pourquoi exactement ils veulent se marier, ceux-là, reste posée ! Parce qu'on peut se demander à quoi ça sert, d'être marié ? J'ai regardé une définition, dans le droit, qui dit que :
Le mariage crée un rapport d'alliance entre chaque conjoint et les parents de l'autre. Il légitime sous certaines conditions de preuve les enfants naturels que les conjoints auraient pu avoir ensemble antérieurement. Il émancipe le conjoint mineur. Il crée des rapports de droit entre les conjoints : devoirs réciproques de cohabitation (communauté de vie), fidélité, assistance et, sur le plan patrimonial, devoir de secours. Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille ; pendant le mariage, ils exercent en commun l'autorité parentale ; tous deux choisissent d'un commun accord la résidence de la famille (1).
Sauf qu'il y a là un tout petit problème, qui semble avoir quelque peu échappé à Zorro : deux hommes ensemble, ou deux femmes ensemble, ça ne peut pas avoir un bébé. Exit donc les question de légitimité des enfants naturels nés du couple, ou bien encore l'exercice en commun de l'autorité parentale (puisqu'en théorie il n'y a pas d'enfants). Ah oui, mais on me répond qu'en vertu du fait qu'un homme peut se marier avec une femme, avoir des enfants avec elle, puis divorcer et se remarier, s'il se met en couple avec un autre homme, c'est cet autre homme qui devrait partager l'autorité parentale. Euh... ben non, puisque la maman, elle existe toujours, non ? Sauf si elle est morte, et que les pauvres petits, ils n'ont plus que leur père et son conjoint pour prendre soin d'eux.
Mais justement, ce qui m'horripile, c'est que la loi l'a déjà prévu, ce cas de figure : les parents peuvent déléguer l'autorité parentale ! 
Alors ceux qui veulent se marier entre hommes ou entre femmes veulent aussi pouvoir protéger leur conjoint en cas "d'accident de la vie" comme on dit maintenant. C'est louable, généreux, gentil, toussa et toussa encore. Mais il n'y a pas besoin de se marier pour ça : il suffit d'aller voir un notaire et de l'écrire noir sur blanc : "À ma mort, je veux que mon conjoint soit protégé, et pour ça, je lui donne ceci, et cela, etc.". Donc ça m'horripile parce que en fait, on ne veut créer cette loi que pour piquer leur boulot aux notaires. C'est ça ? Faire des chômeurs de plus ?
Bon, je m'égare.

Ceux qui veulent se marier entre hommes ou entre femmes demandent aussi, puisqu'ils ne peuvent pas avoir d'enfants naturellement, à avoir le droit d'en avoir autrement (par l'adoption, par la PMA). Et pour avoir le droit à l'adoption ou à la PMA, ici, il faut être marié. C'est pour cela qu'ils veulent avoir le droit de se marier. Vi, vi, j'ai bien compris, c'est vrai. Ils veulent des enfants ! Super !!! Tant mieux pour les pauvres petits orphelins qui n'ont pas de parents et qui là, vont en trouver des gentils, super-aimants, qui vont bien s'occuper d'eux. C'est formidable. Mais ce qui me chagrine un tout petit peu, là, c'est que l'enfant, celui qui n'a pas de parents et à qui on va donner des parents, en fait, il est un tout petit peu oublié. On pense surtout aux adultes qui veulent avoir des enfants, et non pas aux enfants qui n'ont pas de parents. D'ailleurs, ceux qui veulent se marier ont bien dit qu'ils voulaient aussi un "droit à l'enfant", que ce soit par l'adoption ou par la PMA. Et ça, ça m'horripile aussi un tout petit peu. Parce que c'est un peu comme si on disait que l'enfant est une télé, ou un congélateur, ou encore une maison : "j'ai droit à un logement, je fais ce que je veux avec mon argent et mon pouvoir d'achat, si je veux m'acheter une télé ou un congélo, je ne vois pas pourquoi je n'en aurais pas le droit !"
Ben oui, bien sûr que n'importe qui peut aller dans un magasin s'acheter autant de télévisions et de congélateurs qu'il veut, ça, par contre, ça ne m'horripile pas du tout. Mais il y a juste une petite chose qu'on semble avoir oubliée : un enfant n'est pas un objet, mais un sujet. De droit en plus. Il a des droits, ce cher petit. Si. Il a le droit de vivre dans une famille, mais en plus, il a le droit de vivre avec son père et sa mère, et encore en plus en plus, il a le droit de savoir qui sont son père et sa mère. Et que même beaucoup de psychologues et de psychiatres, d'éducateurs, disent que c'est drôlement important pour un enfant d'être élevé par un père et une mère (mais pas par deux pères ou deux mères, voire par trois ou quatre, si jamais il prend à l'un des parents de divorcer et de se remarier encore après l'arrivée du "petit" dans le foyer familial). Donc ça m'horripile, cette histoire de "droit à l'enfant". C'est comme pour la PMA, ça. C'est même encore plus horripilant, la PMA, parce qu'en plus, ça ajouterait une vraie inégalité à une égalité de fait : actuellement, les couples de femmes et d'hommes sont égaux devant la PMA : aucun n'y a droit. Mais si deux hommes ont le droit de se marier entre eux, et deux femmes ont le droit de se marier entre elles, la PMA pourra être autorisée pour ces couples. Sauf qu'en réalité, il n'y a que les couples de femmes qui pourront avoir la PMA, puisqu'il n'y a que les femmes qui ont un utérus. Et qui donc peuvent porter des bébés. Les hommes, ils n'en ont pas. Alors pour régler cette inégalité de fait, on va en créer une autre encore, en autorisant les couples d'hommes à utiliser la GPA (vous savez, ce sont ces femmes qui se font payer pour louer leur utérus à des couples qui ne peuvent pas avoir d'enfants, dans certains pays). Et là, je vous le donne en mille : on va donc faire des femmes des objets, et qui plus est, des objets qu'on peut acheter ou louer par petits bouts. "Vous m'mettrez un utérus et les z'ovaires qui vont avec, m'dame Michu, siouplé !" 
Alors ce qui m'horripile, là, c'est qu'après avoir fait des enfants des objets, on va faire des femmes aussi, des objets. C'est marrant, hein ? De tout temps, les femmes ont été dénigrées, jugées comme inférieures... et ce qui est encore plus drôle, c'est que c'est au nom de l'égalité entre hommes et femmes qu'on en arrive là. Il y a un truc qui me pose question quand même : est-il possible de faire de l'homme un objet, pour rétablir l'égalité ?
Pis y'a autre chose encore : Zorro, il a bien dit qu'il fallait à tout prix que les hommes et les femmes soient égaux. C'est pour ça qu'il y a autant d'hommes que de femmes parmi les gens qui le conseillent. On appelle ça la "parité". C'est bien, la parité. C'est noble.
Ben vous savez quoi ? Zorro, il veut mettre la parité partout, sauf dans les familles, dites ! Il veut qu'il y ait des familles 100% hommes, ou 100% femmes ! et 0% parité.
Et ça aussi, ça m'horripile.

Il y a encore d'autres choses qui m'horripilent au plus haut point, comme le fait que Zorro soit d'accord tacitement pour que la presse ne montre qu'un côté des choses : ceux qui sont d'accord avec lui. Ou encore qu'il tienne tellement à marier les hommes entre eux et les femmes entre elles qu'il a dit (par la bouche de sa ministre de je ne sais plus quoi) que d'accord, on écouterait tout le monde, ceux qui sont d'accord comme ceux qui ne sont pas d'accord, mais que de toute façon, ça se fera comme ça, un point c'est tout ! (un peu de discipline dans les rangs, voyons !).
Et pour être sûr et certain que ceux qui font les lois prendront les décisions dans le sens qu'il veut, il a demandé à un autre de ses conseillers, Monsieur Erwann Binet, de convoquer tous ceux qui ont quelque chose à dire, mais surtout ceux qui sont d'accord. Histoire d'éviter les longs et fastidieux débats avec "ceux qui n'ont pas d'arguments". C'est quand même bien plus simple comme ça.

Alors ce qui m'horripile finalement, c'est que Zorro, il a décidé de décider tout seul. C'est plus notre sauveur, c'est notre nouveau dictateur.

Va nous falloir vite fait un autre Zorro pour rétablir un peu de démocratie, là. Non ?

____________________
Source : http://www.larousse.fr/encyclopedie/nom-commun-nom/mariage/68271#383985

mercredi 25 avril 2012

Traces (1)


(Photo : Romaric Cazaux)

« Comme il joue bien, Maman ! »

Magda était debout, devant le café-brasserie parisien où sa mère était venue passer la fin d'après-midi avec elle, en attendant l'heure du train. Le pianiste était habillé de cuir, les cheveux bruns peignés en arrière, maintenus en place à l'aide d'une bonne dose de gel qui lui donnait un faux air de rocker sorti tout droit des années 60 ou 70. Il jouait sans regarder autour de lui, comme si rien ne comptait plus que la musique. Il enchaînait les trilles et les fioritures sur une interprétation plutôt personnelle de Gershwin, que la petite Magda découvrait et dévorait en silence, avec l'insouciance de l'enfance et un grand sourire qui éclairait son visage dans ce moment hors du temps. La musique la berçait depuis ses premières semaines, aussi la petite fille était-elle toujours très heureuse d'en écouter, y compris la plus hermétique qui soit pour des oreilles si jeunes. C'était pour elle, déjà, une véritable passion. Elle avait la musique dans le sang, qui lui faisait découvrir des mondes inconnus et inatteignables pour elle qui n'avait que cinq ans.

Caroline, la maman de Magda, terminait son assiette de desserts. Depuis quelques temps, elle ne vivait plus que dans l'immédiateté, profitant au maximum de ce que la vie lui donnait. Il n'était pas question pour elle de se laisser envahir par la tristesse ou la déception. Chaque événement se devait d'être important, unique. Caroline voulait vibrer en écoutant de la musique, chavirer devant une création nouvelle ; elle voulait se sentir en confiance, malgré l'absence de celui qu'elle avait aimé. Devant elle, son thé vert sentait bon la bergamote et réchauffait la peau douce de ses mains entourant la tasse.

Ce voyage qu'elle allait entreprendre avec sa fille était loin d'être une partie de plaisir. Caroline savait que, seule, ce ne serait pas facile. Dans le labyrinthe de sa vie, rien n'était simple, et la jeune femme était à l'affut du moindre événement, de la plus petite coïncidence susceptible d'aiguiller ses choix de vie. Ce matin-là, elle avait établi une connexion entre une réflexion de sa mère, au téléphone et l'endroit où, petite, elle passait ses vacances. Elle avait décidé d'y retourner, même si, selon sa mère, c'était impossible de retrouver l'endroit exact. Depuis le temps, la colonie avait sûrement disparu. Mais Caroline se disait que ce serait bien le diable si elle ne trouvait personne qui puisse la renseigner sur ceux qui, durant deux décennies, avaient fait vivre ce lieu de vacances. Ce serait long, mais il n'était pas dit qu'elle se laisserait démonter par la première difficulté.

(A suivre)

Amélie Platz, 25 avril 2012.


Voici ma participation au jeu d'Olivia, Des mots, une histoire, où il fallait introduire les mots suivants :

immédiateté – assiette – création – café – peau – trille – absence – bergamote – confiance – peigne – hermétique – insouciance – facile – tristesse – sourire – diable – déception – labyrinthe – sang – coïncidence – chavirer – connexion


et au jeu de Leiloona, Une photo, quelques mots de cette semaine.

mercredi 18 avril 2012

La Belle des mers (4)

(Pour lire les premiers épisodes, c'est ici, , et encore là)

Pierre se sentit pris de vertige, brusquement. Il était d'un caractère plutôt réaliste, mais là, il se trouvait totalement désorienté, ne sachant vraiment pas ce qui s'était passé. Il avait le sentiment qu'il était le même que le matin, quand il était parti s'immerger dans le bleu de l'océan. Et pourtant, le miroir était intraitable : il n'était plus qu'une caricature de lui-même, les traits plus ridés encore, le visage fatigué. Indécis, il était en train de se demander s'il n'avait pas été la cible d'une mauvaise blague de garnements en manque de sensations fortes et qui avaient profité d'une de ses courtes siestes pour lui faire... il ne savait trop quoi, d'ailleurs. Parce que finalement, qu'est-ce qui pouvait expliquer un tel changement ? Tout était étrange, depuis son visage jusqu'à la maison qui tombait en ruines, en passant par l'état des victuailles achetées le matin même. Tout lui laissait penser qu'il était devenu fou. Les autres possibilités lui semblaient d'ailleurs encore plus tirées par les cheveux : il pouvait avoir hiberné pendant un certain nombre d'années, ou, plus fantasque, avoir fait il ne savait trop comment un véritable saut dans le temps. La vraie question était donc de savoir ce qui s'était passé : quelle que soit la raison, il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cette transformation radicale de sa vie, et il sentait au plus profond de lui-même une sorte d'urgence à découvrir la vérité. Une autre possibilité lui faisait en effet plus peur encore : l'accélération du temps. Si cette hypothèse était la bonne, il y avait fort à parier qu'il n'avait plus pour très longtemps à vivre. Le vieillissement, comme tout, est une question de dosage et d'adaptation : on peut s'y faire à condition que ça n'aille pas trop vite et qu'on puisse s'habituer peu à peu à ses capacités nouvelles, ou a contrario à ses moindres capacités. Trop d'un coup, et c'est la mort assurée.

Pierre se réfugia pendant un moment dans le salon, où les étagères de la bibliothèque étaient maintenant couvertes d'une épaisse couche de poussière. Il avait toujours eu beaucoup de tendresse pour cet endroit, devenu avec le temps son refuge, sa cachette, son lieu de prédilection où l'interdit n'était pas de mise, où il pouvait traîner le temps qu'il voulait sans risquer de se perdre. Son isoloir, en quelque sorte ; un lieu où il était lui-même, un lieu qui n'appartenait qu'à lui seul. Il jeta un regard sur son univers. Les livres étaient là, compagnons fidèles de son odyssée, et une certaine mélancolie le prit, émanation discrète de tout ce qu'il avait vécu dans la journée, de ce qu'il était en train de comprendre. Le temps. C'était ça, le secret.

Il devait repartir. Il rassembla ses affaires, il n'avait pas besoin de grand-chose. Son matériel de plongée, une bouteille d'oxygène pleine. Il n'avait pas besoin d'enquêter plus avant sur ce qui lui était arrivé. Déjà, son épaule le faisait souffrir, lui rappelant douloureusement un autre voyage, spinalien celui-ci, quand il était tombé, enfant, dans un trou béant sur le chantier de la ferme de ses grands-parents, à Épinal. Il s'était cassé l'épaule et le médecin avait dit à ses parents qu'il en garderait des séquelles à long terme. De l’arthrose, qui s'aggraverait rapidement quand il vieillirait. Il avait presque oublié tout cela, et ce matin, avant son excursion sous-marine, il ne ressentait aucune douleur. Oui, il avait vieilli, très vite, sans doute trop vite.
Sa voiture l'attendait dans le garage, mais il savait déjà qu'il n'en aurait plus besoin. De toute façon, comme tout le reste, elle était sans doute hors d'usage. Comme il l'avait fait en fin de matinée, Pierre décida de partir à pied. Son trajet nocturne ne serait pas trop long, mais il se demandait s'il aurait la force d'aller jusqu'au bout, de mettre La Belle des mers à flots et de partir avant qu'il ne soit trop tard. Les effets du vieillissement se faisaient sentir de plus en plus violemment, et ses forces diminuaient rapidement. Il devait se dépêcher.

Après un trajet qui lui sembla durer une éternité, il arriva enfin sur le port et descendit sur le ponton où était amarrée La Belle des Mers. Dans le lointain, les lumières de la ville éclairaient la nuit de leurs couleurs banalisées, froides et immobiles. Pierre détacha le bateau, prit les rames et, comme il l'avait fait le matin même, se dirigea vers le large, au-delà des balises. Dans quelques minutes, il allait plonger, retrouver le monde sous-marin qu'il avait découvert et où il savait qu'il serait à l'abri du temps. Ce temps terrestre où il était désormais inadapté, où il ne pouvait plus être qu'un étranger, ou bien un cadavre. Le voyage serait sans aucun doute sans retour, mais, au moins, il y serait bien.

Amélie Platz, 18 avril 2012.

Voici ma participation au jeu d'Olivia, Des mots, une histoire, où il fallait placer les mots suivants :

hiberner – sentiment – tendresse – cachette – étagère – indécis – traîner – émanation – garnements – manque – spinalienbéant – désorienté – interdit – nocturne – caricature – caractère – banalisé – dosage – bleu – isoloir – enquêterlointainépaule – train – repartir – voyage


samedi 14 avril 2012

La Belle des mers (3)

Pour lire les précédents épisodes, c'est ici et .




(Photo : Romaric Cazaux)


Pierre regarda au-dessus de lui, à la surface de l'eau. Le ciel se couvrait, la pluie allait bientôt tomber. Elle avait été annoncée, mais il ne l'attendait pas avant le soir, et il se demandait combien de temps il avait bien pu rester ainsi, sous l'eau, à observer ce monde mystérieux et fascinant qui s'épanouissait sous ses yeux. Il regarda la jauge de son équipement de plongée et comprit alors qu'il serait perdu s'il ne remontait pas immédiatement : il n'avait plus que quelques minutes devant lui avant que sa bouteille d'oxygène ne soit vide. Malgré sa tendance à la procrastination, quand il est question de survie, il y a des choses qui ne doivent pas attendre ! Heureusement, il n'était pas à plus de trois mètres de profondeur, il n'aurait ainsi pas de pallier de décompression à observer.

Il remonta rapidement, mais à regrets : il se demandait s'il aurait un jour l'occasion de retourner dans ce monde enchanteur qui l'attirait de plus en plus. Il se dit qu'avec un peu de persévérance et d'entraînement, il trouverait le courage d'affronter sa peur du large, comme il avait pu le faire le matin même. Après tout, il ne lui était rien arrivé !
De retour sur La Belle des mers, Pierre se débarrassa de son attirail de plongée et observa autour de lui : dans la baie, de petits bateaux de plaisance rentraient au port, et, proches de la plage, les pédalos affrontaient les vagues, heureusement peu importantes à cette heure. Il sourit en regardant les vacanciers sur la plage et dans l'eau, à quelques dizaines de mètres de lui. Des enfants jouaient à se poudrer le corps avec le sable fin, ou s'enterraient dans de grands trous qu'ils avaient creusés, bâtissaient d'éphémères châteaux que la prochaine marrée se chargerait de ruiner. Il avait l'impression d'être le seul à savoir, à « voir » la cohabitation des deux mondes. Il lui plaisait d'imaginer qu'il était le seul à avoir conscience de l'existence de cette merveille sous-marine qu'il venait de découvrir.
Pour ne pas déranger le monde qu'il venait de quitter, il renonça à mettre le moteur de La Belle des mers en marche et prit les rames pour regagner l'embarcadère d'où il était parti le matin. Il lui semblait qu'il ne devait rien troubler. Les gouttes de pluie devenaient de plus en plus grosses et nombreuses, et les baigneurs sortaient maintenant un à un de l'eau.

Après quelques minutes, Pierre amarra La Belle des mers à son ponton et reprit la direction de sa maison. La propriété était immense, entourée d'un jardin qui tenait plus du pré que de la pelouse. Derrière la vieille bâtisse, un massif de fleurs, des pivoines, des rosiers, auraient eu besoin d'une main verte pour les débarrasser de leurs pucerons et autres mauvaises herbes qui risquaient de les étouffer, mais Pierre n'en avait cure : les fleurs, ce n'était pas son truc. Il était de toute manière allergique au pollen et, de ce fait, évitait de rester à l'extérieur dès que la saison avançait. Pourtant, il aimait voir les moineaux, au printemps, picorer les miettes de pain qu'il leur laissait après son petit déjeuner sur la terrasse, mais il savait aussi qu'il ne pourrait plus en profiter très longtemps.

En s'approchant de la vieille demeure, il remarqua tout de suite que quelque chose n'allait pas. La façade semblait abimée, décrépie, les volets avaient l'air de ne plus tenir que par miracle. Néanmoins il entra dans la maison, sans manquer de s'étonner de son air poussiéreux et de l'odeur de putréfaction qui l'assaillit dès qu'il ouvrit la porte. Oui, quelque chose n'allait pas. Il pénétra dans le salon où le tapis persan lui parut élimé, bien plus abimé qu'à son réveil le matin même. Sans doute était-ce une illusion d'optique ou une question de lumière ? Toutefois, il y avait cette odeur étrange, âcre, qui le prit à la gorge et le paniqua légèrement. Tout cela n'était pas normal. Il se dirigea vers la cuisine, où il savait qu'il trouverait de quoi manger, et comprit d'où venait l'odeur. Sur la table, le pain était dur et les légumes qu'il avait rapportés du marché avant d'aller en mer étaient en pleine décomposition. Le morceau de poulet n'avait pas mieux résisté, et Pierre se mit en colère, se demandant pourquoi le boucher lui avait vendu de la viande avariée. Après avoir jeté ce qui aurait dû constituer son déjeuner et nettoyé la table de la cuisine, il s'approcha du garde-manger qu'il n'ouvrait d'habitude qu'avec parcimonie pour y chercher de quoi se préparer un substitut de repas avant d'aller se plaindre chez les commerçants, quand il se rendit compte que là aussi, il ne restait rien. De la moisissure, de la poussière, et la même odeur âcre de pourriture. Du côté des boissons, c'était la même chose : le vin était éventé, le jus d'orange pétillant, rien n'avait résisté, comme si le temps avait filé bien plus vite que Pierre ne l'avait prévu.
Il prit sa tête entre ses mains, dans l'incapacité de comprendre ce qui lui arrivait. Il se dirigea vers le vestibule, prêt à sortir de la maison et jeta au passage un coup d'œil dans la bibliothèque. Il y avait passé beaucoup de temps, y avait lu les plus belles pages de la littérature et les avait souvent partagées avec ses amis ainsi qu'avec Pascaline, sa femme. Elle était partie, un jour qu'il n'avait pu lui accorder son pardon. Un jour de plus, un jour de trop. Le dialogue avait été rompu, et il savait maintenant qu'il avait eu tort : sa faute n'était pas si grave, après tout. Et lui, sans doute trop exigeant. Il regrettait maintenant : la solitude lui pesait, la folie le guettait, il le savait. Et soudain, il s'arrêta, comme pétrifié. Un pas puis deux en arrière l'amenèrent dans l'entrée où un miroir lui révélerait la vérité. Il ne se reconnut pas dans ce vieillard aux cheveux blancs. Que s'était-il passé ?

Amélie Platz, 11 avril 2012


Voici ma participation aux Plumes de l'année, d'Asphodèle, où le jeu prévoyait de placer les mots suivants :

Poussiéreux (se) – pluie – pré – persévérance – parcimonie – picorer -page – perdu(e) – pétillant(e) – procrastination* – pédalo – putréfaction – pollen – pardon – persan – pivoine – partage – poudrer.


J'ai profité de l'exercice pour participer également au jeu de Leiloona, Une photo, quelques mots...

samedi 7 avril 2012

La Belle des Mers (2)


(Pour lire la première partie, c'est ici)

Pierre ne savait pas naviguer en haute mer. L'océan lui faisait peur, avec ses colères, ses orages, mais il ne pouvait se défaire de cette obsession. Il voulait naviguer. Il avait un jour entr'ouvert la porte vers un autre monde, or cet ailleurs le fascinait, l'interpellait, et il n'attendait que l'opportunité d'y entrer. Il porta sa main à son front, comme une ombrelle, et scruta une fois de plus ce chenal qui l'attirait et pour lequel il se sentait dans l'obligation de vaincre sa peur du large. Autour de lui, sur la côte déchiquetée, le réveil du printemps tachetait d'orange et de jaune la bruyère et les sous-bois. Les ormes, pins maritimes et autres chênes ornant les jardins des maisons cossues de la station balnéaire où il vivait apaisaient la vue et lui permettait de se sentir en osmose avec son environnement, même s'il était loin de partager la richesse de ceux qui pouvaient s'offrir ces villas et, d'ailleurs, ne les occupaient que pendant les mois les plus chauds de l'année. Il aimait contempler le rivage, les odorantes orchidées ou les simples roses ordinaires ajoutant, au printemps, à sa sérénité. Seulement, il ne pouvait jamais y rester trop longtemps : l'appel du large était toujours plus pressant, l'obligeant à l'obéissance et le menant toujours plus loin vers le moment où il ne pourrait plus reculer et se verrait dans l'obligation de prendre la mer.

Ce matin-là, il finit par se décider. Il mit La Belle des Mers à l'eau et, pour une fois, fit fi des risques qu'il avait maintes fois listés. Oublié, le risque d'orage, de gros vent, de tempête et de naufrage. La tentation était vraiment trop forte, et Pierre ne voyait plus que ces reflets d'argent qui l'attiraient irrésistiblement vers le large, vers ce monde qu'il entrevoyait. Il prit la précaution d'emmener son matériel de plongée, espérant que le temps lui permettrait de faire un premier repérage le jour même. Il devait en premier lieu se rendre au large, un peu au-delà de la sortie du chenal. Oh ce n'était pas encore la haute mer, et il ne risquait pas grand-chose à cet endroit, mais Pierre savait qu'il ne pourrait y rester très longtemps. Le chenal était en effet très fréquenté et sa petite Belle ne ferait pas le poids face aux chalutiers en partance pour la pêche. Il le vivait un peu comme une offense, comme un empêchement de naviguer en rond et d'effectuer ses recherches. Il s'éloigna, porté par les vagues jusqu'au-delà du chenal, après les bouées. Quand il fut certain d'être hors du passage obligé des bateaux de pêche, il mouilla l'ancre, afin de pouvoir s'équiper. Sa combinaison de plongée orange devait lui permettre d'être retrouvé rapidement s'il avait un accident sous l'eau. Il endossa sa réserve d'air, ajusta son masque, et se glissa doucement dans l'eau, sans faire de vagues pour ne pas troubler le monde sous-marin. Il emboucha le détendeur, vérifia que tout était en ordre et glissa dans l'eau opale. Immédiatement sous la surface, il ne vit pas grand-chose. Mais en plongeant plus profondément, il découvrit un environnement enchanteur, onirique. Les rochers sous-marins étaient peuplés de poissons et animaux divers. Anémones, moules, petites huîtres et boulots partageaient l'espace avec une multitude de poissons multicolores. Pierre observait tout ce petit monde avec des yeux émerveillés. Une lointaine réminiscence surgit subitement dans son esprit. Un film de Walt Disney où les bernard-l'ermite et autres coquilles Saint-Jacques jouaient une ode aux poissons en utilisant les cailloux et autres coquillages comme tuyaux d'orgue... Ou peut-être était-ce dans Alice au pays des merveilles, où le flutiau jouait à une octave bien élevée pour ses oreilles d'enfant ?

Pierre secoua vivement la tête, en proie au doute. Ce qu'il observait là, ce qui se déroulait sous ses yeux était par trop extraordinaire. Comme ce monde qu'il venait de découvrir et qu'il lui tardait de visiter. Était-il en train de rêver ?

Amélie Platz, 4 avril 2012

J'essaie péniblement de me remettre à l'écriture, de trouver un peu de temps dans le tourbillon de ma vie quotidienne. Cette semaine, pour les Plumes de l'année, Asphodèle a fait une récolte en O, et voici la liste des mots qui étaient à utiliser dans le texte :

or – opale -orange – osmose – ode – obligation – offense – oh – ordinaire – orage – opportunité – ouvert(e) – onirique – obsession – ombrelle – obéissance – oubli – octave – orgue(s) – océan – orme – orchidée.

lundi 2 avril 2012

La Belle des Mers (1)


Il n'y avait pas d'étoile de mer, d'anémone ou de crabe dans le filet que remonta Pierre, ce soir-là, il était allé trop au large pour que ces animaux marins accrochés aux rochers se perdent dans ses rets. D'ailleurs, Pierre s'en fichait éperdument : pour lui, attraper quelque chose ou rien du tout n'était pas important. Ce qui lui importait,c'était tout simplement de mettre sa chaloupe à l'eau, et de sortir en mer.
C'était un petit bateau bicolore, rouge et bleu, avec un liseré blanc. Sur la proue, le nom était écrit à la peinture blanche également : La Belle des Mers. Pierre en était fier, même si le bateau ne payait pas de mine. Il l'avait acheté à une vente aux enchères, après la faillite d'un de ses amis marins. Il avait eu du mal à se faire à l'idée que son copain d'école ne prendrait plus la mer, et même s'il ne s'était jamais agi de pêche à la morue, voir sa vie active se terminer en queue de poisson de la sorte lui avait fait mal. Mais quand Luc l'avait invité à la vente aux enchères, il n'avait pas pu lui dire non bien longtemps. Il se devait de le soutenir autant qu'il le pouvait...
Ils s'étaient retrouvés, après la vente, dans une petite brasserie du port, et avaient partagé un fish and chips et une glace à la vanille en se remémorant le bon vieux temps, celui du lycée où la vie était devant eux, sans ombre, sans poissons, langoustines et autres merlans, et, surtout, sans ennuis d'argent.

Pierre sourit en regardant au loin, dans la baie. Sous le soleil couchant, les balises rouge et verte guidaient sereinement les bateaux, sentinelles infaillibles pour qui savait décoder leur langage. Il remarqua aussi, un peu plus loin, des reflets argentés sur l'eau. Était-ce la lumière du soleil ou l'éclat argenté des écailles des poissons ? Il ne le savait pas, mais se prit à rêver qu'au-delà de ce chenal, il y avait un autre monde...

Les mots imposés par Gwen en ce 1er avril étaient :

écaille – morue – chaloupe(r) – glace – anémone – filet – étoile de mer – queue de poisson – rouge – merlan – balise – fish and chips…

Vous y trouverez aussi les autres textes (parce que moi, je suis très en retard sur ce coup-là...) 


dimanche 4 mars 2012

Rencontre hallucinante


Pendant des mois, je n'ai plus participé aux ateliers d'écriture des uns et des autres sur la blogosphère. Trop de choses à faire, trop de préoccupations... Et puis, aujourd'hui, l'envie d'écrire est revenue. L'inspiration aussi. Et le sujet proposé par Gwen m'a bien parlé aussi !
Voici la consigne :

Aujourd’hui, nous allons parler d’hallucinations… Que vous choisissiez d’entrer dans la peau d’une Bernadette candidate à la sainteté, d’un grand consommateur de drogues diverses et variées ou d’un fou très inspiré, votre texte devra traiter d’hallucinations et comporter les quatre phrases suivantes, extraites du roman de D. Foenkinos, La Délicatesse :
Mais non, rien ne pouvait reprendre comme avant.
Mais qui avait bien pu inventer la moquette?
On cherche souvent à se détendre avec des choses qui nous énervent.
Son visage était orange, mais plutôt lever de soleil que coucher.
Alors j'ai fait ce que j'ai pu. Pas facile, les phrases imposées. Surtout la dernière, que j'ai quelque peu modifiée. Mais voilà, je pense avoir réussi le défi de ce dimanche. A vous de juger !

Rencontre hallucinante

« Mais qui avait bien pu inventer la moquette ? » C'est avec cette question que je me suis réveillée ce matin. Une question qui me paraissait fondamentale, extrêmement importante, comme si de sa réponse dépendait toute ma vie. Qui avait donc bien pu avoir l'idée saugrenue d'inventer un tel truc, une chose aussi immonde, cache-misère et malsaine que cette fichue moquette ? Parce que bon, la moquette, c'est quand même balèze. Acariens, poussières... à moins d'être totalement maniaque du ménage, on n'y échappe pas à ces bestioles. Pas à tergiverser : demain, je l'enlèverai. Ou alors après-demain ? Avant la semaine prochaine, en tout cas. Pour la remplacer par quoi, au juste ? Je ne sais pas, et puis après-tout, ce n'est pas bien grave : la semaine prochaine, mon mari sera là, et il n'aura qu'à poser un parquet flottant, comme on avait dit qu'on le ferait depuis des mois.
J'étais habitée, ce matin-là, de questions aussi existentielles qu'inutiles. De toutes façons, je n'avais pas le temps d'aller sur Wikipédia pour y chercher les réponses, trop de choses à faire, trop de galères à gérer en même temps. Mari absent, enfants en vacances et franchement pénibles qu'il faut occuper en permanence... merci, la « télé-sitter » ! Des fois, ça fait du bien, juste pour avoir une heure de paix devant soi, histoire d'avancer un peu dans le ménage, le repassage et la lessive... Le repas ? On verra avec ce qu'il y a dans le congélateur... Et donc, exit l'écriture, la lecture, les compte-rendus de lectures sur le blog. Trop de choses en tête, trop de questions, trop de « visions ». Je n'aime pas les appeler « visions », même si c'est le terme le plus proche de ce que je vis, parce que l'autre qui s'en approche, c'est « hallucination », et ce mot-là me fait trop penser à la folie. Et je sais que je ne suis pas folle. Parce qu'il me parle, j'en suis sûre et certaine. Il m'a prise dans ses bras, aussi, plusieurs fois, pendant la nuit. Je l'avais oublié, mais lui est revenu. La première fois, j'avais 14 ans, et je savais déjà que c'était Lui, l'homme de ma vie. Je l'ai oublié pendant des années. Plus de 20 ans, j'en suis certaine. Mais la nuit dernière, Il est revenu, je l'ai reconnu. Et j'étais bien, si bien, dans ses bras... Ils étaient chauds, enveloppants, j'étais comblée, comme si ce vide à l'intérieur de moi était maintenant totalement rempli. Un enveloppement d'amour, comme un père qui prend sa toute petite fille dans ses bras et qui la rassure. Elle sait qu'avec lui, rien ne pourra jamais lui arriver. Elle est aimée, infiniment aimée, et le sait, elle en a la certitude et tout va bien. Je savais bien aussi que ça ne durerait pas, que c'était un cadeau immense qui m'était fait que de pouvoir vivre une telle plénitude... Mais voilà, en plein milieu de la nuit, je me suis réveillée (cette foutue envie d'aller aux toilettes !) et la « magie » a cessé. Il est parti, et la nuit « normale » a repris son cours, avec ses rêves stupides de moquettes et d'acariens géants qui m'empêchent de respirer ! Ça, oui, c'est de l'ordre de l'hallucination !
Je n'étais pas bien, non, vraiment pas d'humeur. Alors j'ai tout envoyé balader, ce jour-là. Lessive, courses, repassage, cuisine, j'ai tout laissé en plan et je me suis réfugiée devant mon ordinateur. Internet, mon ami ! On cherche souvent à se détendre avec des choses qui nous énervent... Parce que c'est vrai que l'écran, les écrans, devrais-je dire, ont tendance, en ce moment, à parasiter ma vie, à m'éloigner de l'essentiel : mes enfants, mon mari. Mais quand c'est le mari qui se met aux abonnés absents, on n'est plus à une aberration près, hein ! Toujours est-il que les écrans, en ce moment, je m'en méfie comme de la peste. Parce que j'y perds un temps énorme, incroyable, incalculable, même. Trop de papillonnage sur Internet, trop de billets sur les blogs des copines que je ne prends même plus le temps de lire parce que je perds trop de temps à jouer à des jeux débiles sur Facebook... à tel point que je n'ose même plus me connecter à ce truc pour prendre des nouvelles des copains et de la famille. C'est que c'est vraiment chronophage, et du coup, je perds toute notion du temps. Heureusement, finalement, que j'ai des enfants qui sont réglés comme des horloges ! Ça facilite les choses question repère temporel pour les repas... et comme ils sont encore trop petits pour se faire eux-même à manger, pour l'instant, ils doivent m'attendre. Et parfois, ils me harcèlent jusqu'à ce que je veuille bien sortir de ma « bulle »... Mais pour le reste ? Mes lectures ? Mes récits ? Mes écrits ? J'ai parfois l'impression que ma propre essence se dilue dans celle des autres, de mes enfants en particulier. Comme si je disparaissais au fur et à mesure que je prends soin d'eux. Il faut vraiment que ça change, parce qu'ils sont trop jeunes pour se passer de moi. Et puis, je suis leur mère, ils comptent sur moi... et c'est de toute façon de ma responsabilité. Pourquoi, alors, me sentir si vide quand je suis avec eux ? C'est quoi, finalement, mon problème ?
Enfin voilà... Aujourd'hui, deuxième jour des vacances scolaires, les enfants me demandent de les emmener jouer chez des amis. Heureusement, ces amis sont aussi les miens, et je me sens bien, chez eux. J'appelle Claire : S'ils sont là, on y passera l'après-midi, et tant pis pour Internet, pour mon roman ou l'atelier d'écriture du dimanche chez Gwen. Elle comprendra, j'en suis persuadée.

Chez Claire, je me sens bien. J'ai l'impression d'être chez moi. Il règne une paix qui m'entoure et qui m'empêche de penser à tout ce que je dois faire, tout ce que je me donne comme objectifs, comme tâches à accomplir, comme obligations. Ici, tout devient secondaire pour permettre de se concentrer sur l'essentiel : l'autre. Celui qui est là, qui partage un morceau de gâteau, une tasse de thé, ou simplement un petit moment assis à la table de la cuisine. Claire et son mari sont des amis très proches, des frères, presque. Ils vivent des choses différentes de nous, mais nous nous rapprochons et nous retrouvons sur l'essentiel, sur ce qui fait vraiment le moteur de nos vies. Les différences, à ce stade, ne nous séparent plus, mais nous enrichissent en permanence. Parce qu'il y a la confiance et le respect qui nous unissent et empêchent la jalousie, le ressentiment et la peur de l'autre de s'infiltrer dans les relations.
C'est là que nous étions, assises à table toutes les deux, devant un thé noir à la bergamote, quand ses deux garçons de l'âge de mes enfants sont arrivés en criant et en riant. Ils ont déboulé dans la cuisine, surexcités, en disant :
« Maman, maman ! Olivia l'a vu ! Elle a trop de chance ! »
Je me suis précipitée dehors, me demandant ce que ma fille aînée avait bien pu voir. Et je l'ai trouvée là, rayonnante de bonheur.

Olivia est ma fille, mais j'ai toujours eu beaucoup de mal avec elle. Plus encore qu'avec les deux autres. Je l'aime pourtant énormément, elle me ressemble beaucoup, j'arrive à la comprendre intuitivement, à deviner beaucoup de choses chez elle, et pourtant, j'ai du mal à lui dire que je l'aime. Et même quand j'arrive à le lui dire, elle ne parvient pas à me croire. Nos relations sont très difficiles, souvent conflictuelles, et elle se renferme sur elle-même, se comporte égoïstement avec ses frère et sœur, accaparant tout ce qui se trouve à sa portée comme si sa vie en dépendait, comme si ces objets insignifiants lui permettaient de combler un vide, une sorte de plaie béante au plus profond d'elle-même. Elle me réclame tant d'attention, de câlins, de baisers... tant de tendresse que je suis incapable de lui donner... Je vois bien qu'elle souffre de mon manque de proximité, de mon manque d'amour, et pourtant, je l'aime si fort... ça me rend malade de ne pas pouvoir lui donner ce dont elle a besoin.
Et elle est là, devant moi, rayonnante, comme transfigurée. Elle a vu quelque chose ou quelqu'un qui l'a transformée, c'est évident.
« Il était là, maman, je l'ai vu ! Et tu sais ce qu'Il m'a dit ?
- Non ?
- Il m'a dit : « Je t'aime », tout simplement, et puis, Il a disparu. »

Elle n'avait pas besoin de me dire qui était ce Il. C'était forcément la même personne que dans mon « rêve ». Le seul qui puisse combler un tel manque d'amour, c'est Lui. Je savais, sans avoir besoin de le voir, que ma fille disait la vérité. Aucun besoin de preuves, de questionner cette enfant si sensible. Hallucination ou vision, rêve ou réalité, peu importait maintenant. Elle était comblée.

Les autres avaient déjà envie de savoir comment Il était. « Son visage était orange ? Mais plutôt lever de soleil que coucher ? C'est ça ? Il était comme sur l'image là-haut, ou plutôt comme dans le livre qu'on a regardés ensemble hier ? »
Comment expliquer ? Comment décrire cet homme, comment parler de sa beauté, de sa tendresse qui transparaît dans son regard infiniment bon, mais pas mielleux pour autant... Cet homme est la perfection incarnée, Il est tout amour, mais aussi fermeté et exigence. Rien n'est facile pour qui veut le suivre, mais Il nous donne les armes pour pouvoir y arriver. C'est cela que ma fille a vu. Et c'est pour cela que mon manque d'amour pour elle n'est plus un problème vital. Elle se sait aimée, plus que tout, par Lui. Elle sait maintenant que Lui ne l'abandonnera jamais, contrairement à moi qui suis faillible. Un jour, je mourrai, mais avant cela, je l'aurai déçue bon nombre de fois. Mais Lui ne la décevra jamais, Il ne l'abandonnera jamais. Et maintenant, elle le sait. Quand je pense qu'il ma fallu 30 ans pour comprendre que ma mère n'était pas une déesse... ma fille a 9 ans et elle a déjà tout compris... Il vient de lui faire un cadeau merveilleux, et pour le coup, c'est moi qui serais presque jalouse. Mais la jalousie n'a pas de place ici et maintenant : ma fille est heureuse, et c'est la seule chose qui compte. Et je me prends à être heureuse pour elle, à être heureuse avec elle.

Je me suis demandé comment continuer. Comment reprendre la vie quotidienne après ça, après un tel événement, une telle révélation. Suis-je folle ? Si c'est le cas, je ne suis pas la seule, c'est ça qui est rassurant. Parce que si je suis folle, alors ma fille l'est aussi, puisqu'elle a rencontré le même homme que moi. Et Claire et ses enfants sont fous aussi, parce qu'eux aussi croient qu'Olivia l'a vu. Ils en sont même persuadés.
Et puis, hallucination ou vision, peu importe, finalement. Ce que je constate, moi, c'est qu'Olivia va mieux, qu'elle est vraiment transformée au plus profond d'elle-même.

Je me suis demandé si les choses pouvaient redevenir comme avant, si cette transformation serait pérenne, ou bien si la vie allait reprendre comme avant, avant cette rencontre fondamentale pour elle. Mais non, rien ne pouvait reprendre comme avant. Parce que cette rencontre a tout transformé. Elle a transformé Olivia, bien sûr, mais m'a aussi transformée complètement. C'est comme si mes yeux s'étaient brusquement ouverts et que j'avais enfin pris conscience du mal que j'avais fait à ma petite fille.
Ce matin, je suis allée voir un prêtre et je lui ai tout raconté. Il n'a pas paru surpris. Je lui ai raconté aussi la colère, celle qui m'habite quand je suis avec mes enfants. Et j'ai demandé pardon. Et ce pardon m'a été accordé.
La colère a disparu, je me suis enfin mise à vivre. La colère me voilait les yeux, brouillait ma vue et ma conscience. Elle partie, j'ai pu voir mes enfants pour la première fois. J'ai enfin pu les voir, ces trésors qui m'ont été confiés.
Ils sont magnifiques.

Amélie Platz, 4 mars 2012

vendredi 11 novembre 2011

Plumes épistolaires, 2


Miss So, chère Miss So,

Quel régal !!! Quel bonheur de lire votre lettre, votre testament, vos derniers mots ! J'avoue que j'ai vraiment pris un plaisir immense, intense, à vous lire, à vous regarder vous métamorphoser. Vous êtes vraiment une de mes plus belles réussites, une de mes œuvres les plus complètes, parce que vous avez eu l'intelligence de jeter sur le papier vos sentiments, vos ressentis durant cette métamorphose. Peu d'entre vous sont capables d'une telle lucidité. Et vous observer, cette nuit, a été magnifique. C'était tellement... oui, jouissif. Si j'étais encore capable d'être heureux, alors oui, je crois que ce moment y ressemblerait furieusement. Un pur instant de bonheur. Vous ne pouvez imaginer combien j'ai aimé vous avoir dans mes bras, vous embrasser, vous serrer contre moi. Je voulais que vous veniez de votre propre initiative. Il ne m'intéressait en rien de vous avoir captive. Je vous voulais mienne. Simplement mienne, par votre volonté propre. Et vous étiez consentante ô combien ! Je vois dans votre "testament" que vous avez tenté d'analyser ce qui s'était passé : ces descriptions de votre transformation, ces deux petites blessures au creux de votre cou... je crois savoir où votre imagination débordante vous a conduite. J'ai trouvé dans votre sac des livres de littérature fantastique, des récits incroyables où il est question de vampires, de loups-garous et autres sorcières, furies et magiciens. Que c'est drôle, toutes ces représentations que l'on peut avoir sur le monde mystérieux de la nuit, sur les créatures maléfiques... Le mal existe, oui. Bien sûr. Mais il n'a pas d'apparence particulière, voyez-vous. Ce serait si simple, si on pouvait le voir, le reconnaître. Il suffirait alors, pour qui cherche à lui échapper, à faire le bien, de tourner les talons, de passer son chemin... Mais non, ce serait bien trop simple. Bien trop facile. Le Mal est plus vicieux, plus retors que cela. Il est invisible. Il se cache dans les êtres et les choses que l'on pense bénéfiques, au contraire. Sous l'apparence du bien-être, de la liberté, de la joie, il se cache, jusqu'à ce que nous soyons en son pouvoir. Alors seulement il sort de sa tanière, une fois que l'on est à lui et que l'on ne peut plus revenir en arrière, une fois qu'il est trop tard. Il se cache en chacun de nous, il n'attend qu'un faux-pas de notre part pour se manifester, pour nous donner l'occasion de se déchaîner, en déchaînant les passions et les plus bas instincts qui sont en nous, en chacun de nous.

Je ne suis pas un vampire, pas plus que tout autre monstre, d'ailleurs. Et vous n'êtes pas devenue une créature de la nuit. Vous êtes le résultat d'une expérience que je voulais mener, simplement. Je le confesse, j'ai joué avec vous, je me suis joué de vous. Et j'ai vraiment, vraiment passé un moment inoubliable. Comment ai-je fait ? Mais c'est simple... c'est si simple. Des drogues. Pour vous empêcher de percevoir la réalité, pour la travestir, pour voir comment l'image que vous avez de vous allait évoluer, quels seraient les sentiments qui vous habiteraient en vous voyant "changer". Il est facile de maquiller, de déguiser, d'habiller une pièce pour lui donner l'apparence que l'on veut. Des meubles préparés à l'avance pour vous donner l'illusion de la facilité, de la force indomptable qui vous habite... oh oui, j'ai réussi au-delà de mes espérances ! C'est merveilleux, l'esprit humain, sa faculté à voir, au-delà du réel, selon ce qu'il veut vraiment voir ! Vos "blessures" ? Ah oui, je dois reconnaître que j'ai dû, effectivement, vous faire un peu mal. Il fallait que l'illusion soit parfaite, je crois que vous en conviendrez. Et que vous apprécierez, en connaisseuse, mon souci de la perfection et du réalisme.

Demain, vos idées seront de nouveau claires. Demain, vous serez redevenue vous-même, chère Miss So.
Seulement, vous reviendrez à vous avec une question qui reviendra vous hanter chaque jour : quand vous vous regardez dans la glace, Miss So, ce que vous voyez, est-ce bien vous ? Savez-vous réellement qui vous êtes et ce dont vous êtes capable ?

Votre "Dracula" !

Amélie Platz, 9 octobre 2011


Cette lettre est ma réponse à celle de Miss So, pour le jeu d'Asphodèle et Aymeline, les Plumes épistolaires.

dimanche 6 novembre 2011

Epistolaire toi-même !


Gwen nous a concocté un exercice plutôt sympa, et en plus, il « collait » très bien avec un autre jeu, chez Asphodèle cette fois-ci. Ce texte est donc le résultat du jeu de Gwen, qui fait suite à celui d'Asphodèle, les Plumes de l'année, avec les mots en J (ici).

Voici la consigne de Gwen :


Bonjour à toutes et à tous Wens,
allez, ce week-end, on va faire quelque chose de connu, quelque chose de simple, avec juste une légère variation pour changer un peu.
Il s’agit d’écrire une lettre (ou un mail) qui commencera par ces mots :
Il est minuit. Cette journée m’a épuisé(e).
Et se terminera ainsi :
Je vous embrasse de la façon indécente qui, je m’en souviens, vous plait*. 
Vous pouvez vous mettre dans la peau de qui vous voulez et écrire à qui vous le souhaitez.
Les missives sont à expédier à atelier(at)skriban(point)eu ou bien à mon adresse personnelle. Rendez-vous dimanche à 18 heures pour la distribution et l’ouverture du courrier.
  • Ces deux phrases sont extraites du roman épistolaire de Jacqueline Harpman, Le passage des éphémères. 



Mon Jacques,

Il est minuit. Cette journée m'a épuisée. Et pourtant, j'ai l'impression d'avoir une énergie incroyable. Cette énergie, je la dois au souvenir de notre nuit à l'hôtel. Vous vous en souvenez, peut-être... Pour moi, cette nuit et la journée qui a précédé ont tout changé. Vous savez, après, je n'ai plus jamais été la même. Dans vos bras, je suis devenue une femme. J'étais jeune pourtant. A peine dix-huit ans. Mais personne par la suite ne m'a plus jamais prise dans ses bras avec la tendresse et l'amour que vous m'avez prodigué durant ces quelques heures que nous avons passé ensemble. Et vous savez ? Même mon mari ne m'a jamais donné ce que vous m'avez apporté. Parce que vous m'avez fait devenir femme. Et ça, un seul homme pouvait le faire. Cet homme, c'était vous, tout simplement. Et je ne l'ai jamais oublié. Je ne vous ai jamais oublié.

J'ai eu du mal à vous retrouver. J'ai fait de nombreuses recherches, interrogé beaucoup de monde, fait des pieds et des mains pour retrouver votre trace. Heureusement que vous n'êtes pas une femme... ça aurait sans doute été plus difficile, malgré la nouvelle loi sur les noms de famille (une aberration, cette loi, soit dit en passant !). J'aurais fait n'importe quoi... parce que cet amour pour vous est indéfectible !

J'ai une confession à vous faire, un aveu de ma passion pour vous. Vous le savez, la passion peut amener à des actes inconsidérés. Personne n'a compris, malgré la soudaineté de l'événement. Mais une fois que je vous avais retrouvé, je ne pouvais plus rester dans cette vie qu'Henri avait choisie pour moi. J'ai donc pris mes dispositions, afin de faire enfin ce que me disait mon cœur, même si j'aurai mis pour cela plus de quarante ans. Je n'ose vous le dire, ne souhaitant pas voir le souvenir que vous pouvez avoir de moi être altéré de la sorte. Malgré tout, je me dois d'être honnête avec vous, comme dans tout couple, je vous dois la vérité.

J'ai tué mon mari. C'était si facile. Il était malade du cœur. Une dose un peu forte de digitaline a suffit pour l'endormir définitivement. Mais je ne suis pas un monstre. Il n'a pas souffert. Son cœur s'est simplement arrêté. Sans violence, sans brusquerie. Je suis donc libre, vous n'avez qu'un mot à dire et je serai vôtre. J'attends maintenant un simple signe de votre part.

En attendant, je vous embrasse de la façon indécente qui, je m'en souviens, vous plaît.

Votre Jacinthe.




vendredi 4 novembre 2011

Jacinthe


Jacinthe était une femme d'une soixantaine d'années, peut-être un peu plus. Joueuse, d'humeur généralement joyeuse, elle vivait dans un appartement du 19e siècle, décoré avec beaucoup de soin. La pièce qu'elle préférait était le salon, dans lequel elle passait chaque jour beaucoup de temps. C'était une pièce d'environ 20 m², avec deux larges fenêtres à jalousies donnant sur la rue. Une petite table en bois recouverte d'un napperon en dentelle trônait au beau milieu de la pièce, sur un tapis persan en fils noués qui recouvrait le plancher vernis de ses teintes rouge, marron et ocre. Contre le mur se trouvait une petite bibliothèque de bois précieux sur laquelle étaient rangés plusieurs ouvrages de littérature classique que la vieille femme n'ouvrait jamais. Elle en avait hérité de l'un de ses amis, huissier de justice, qui possédait toute cette collection mais ne lisait pas non plus. D'ailleurs, cela se sentait dans sa façon de parler : malgré les études qu'il avait faites, ses conversations étaient parsemées de jérémiades, jurons et janotismes divers, et finalement, il ne faisait souvent que jaspiner... ce qui avait le don d'agacer prodigieusement Jacinthe, malgré l'amitié indéfectible qu'elle lui portait. Le mobilier était complété d'un secrétaire où la vieille femme s'installait souvent pour écrire ses lettres. On était au siècle d'Internet, mais Jacinthe n'avait jamais réussi à se mettre à l'informatique. Tout cela, c'était bon pour ces êtres juvéniles qui utilisent leurs téléphones comme juke-box et sont incapables d'écrire en langue française, pressés qu'ils sont par le temps...

Ce jeudi-là, Jacinthe portait un pull en jacquard sur une lourde jupe de couleur jade, et, assise devant le secrétaire, jubilait en se remémorant ces vacances incroyables qu'elle avait passé sur la côte, de nombreuses années auparavant. C'était lors de ces vacances qu'elle était devenue une femme... Elle revoyait parfaitement bien la scène. La mer au jusant forcissait, et, à bord du petit voilier de Jacques, ils étaient seuls au monde et auraient passé la nuit à bord si les conditions atmosphériques ne s'étaient pas dégradées. Devant la tempête qui se préparait, ils avaient jugé plus prudent de rentrer au port. C'est là, dans le bar qui jouxtait la capitainerie, qu'ils s'étaient mis à l'abri, posant les premiers jalons de leur histoire d'amour. Ce soir-là, ils avaient fini par trouver une petite chambre dans un hôtel à proximité du port, et ne s'étaient pas quittés de la nuit. Elle avait alors tout donné à cet homme, le premier à la faire jouir... Il avait disparu de sa vie bien longtemps auparavant, mais elle n'avait jamais pu l'oublier, même si elle avait fait sa vie avec Henri, un homme qui l'avait aimée au-delà de toute mesure. Mais Henri était mort la semaine précédente. Et, maintenant, quelques jours après son enterrement, elle savait qu'elle n'avait plus de temps à perdre. Elle se moquait pas mal de ce que ses enfants diraient. Il s'agissait d'elle, de son amour perdu, qu'elle avait peut-être une chance de retrouver. Elle était prête, devant son papier à lettre.

(à suivre...)

Amélie Platz, 4 novembre 2011

Ceci est ma participation au jeu d'Asphodèle, les Plumes de l'année, et cette semaine, nous jouions avec les mots en J :

Jusant – jaspiner – juron – jubiler – jacquard – joyeuse – juke-box – jade – jalousie – jokari (optionnel) – jour – justice – juvénile – jeudi – jouir – jalon – jamais – janotisme – jérémiade – jupe

lundi 31 octobre 2011

A l'hôtellerie de l'abbatiale (4)

Épisodes précédents : 1 - 2 - 3

Inès était de retour dans sa cellule, épuisée par l'expérience qu'elle venait de vivre. Mais paradoxalement, elle était aussi très heureuse et ressentit une énergie folle l'envahir, tant l'image de l'homme qu'elle avait vu durant la nuit était magnifique. Au réveil, elle s'était sentie comme une imbécile, là, toute seule, alors que son expérience nocturne avait quelque chose d'indicible, comme imaginaire. Elle savait, sans comprendre comment, qu'il ne s'agissait pas le moins du monde d'une illusion. Non, son imagination n'avait rien à voir là-dedans. Ce sentiment était irréfragable : elle avait vécu une expérience extraordinaire ; elle se sentait comme en état d'ivresse, c'était incroyable.

Elle se releva, décidée à mettre fin à ses souffrances, à prendre un nouveau départ. Elle sentait que l'impasse dans laquelle elle se trouvait auparavant était maintenant dans son dos, et non plus devant elle, et était prête à repartir. Bien sûr, elle n'était pas infatigable. Elle savait intuitivement que si, pour l'instant, elle débordait d'énergie, cela ne serait pas le cas à long terme, un peu comme lorsqu'après une période de jeûne, la faim peut provoquer des fringales conduisant à l'indigestion... Elle se savait inconstante, sujette aux sautes d'humeur, aux hauts et aux bas et avait peur de retomber et de ne plus pouvoir remonter... mais elle voulait croire par-dessus tout qu'elle pouvait s'en sortir. Elle avait fait une immersion dans un monde absolument merveilleux, tout amour, toute tendresse, qui ne pouvait qu'être divin, elle en avait la certitude. Elle commençait à penser sérieusement que cette retraite, cette semaine avait changé quelque chose dans sa vie. Elle voyait maintenant comme par un interstice dans la palissade ce qu'il y avait au-delà, et se mettait à croire qu'une autre vie et le bonheur était possible, même si cette quête devait durer toute sa vie terrestre. D'ailleurs, si son intuition était juste, elle ne pourrait connaître le vrai bonheur qu'après cette vie. Comme si elle devait inhumer sa vie actuelle pour pouvoir renaître au vrai bonheur. Un instant, la tentation d'accélérer les événements se fit jour en son esprit. Elle n'avait qu'à mettre fin à son existence malheureuse, pour retrouver plus rapidement celui qu'elle avait rencontré la nuit précédente. Un peu de poison, ou une corde, ou encore une folle virée en voiture la mèneraient itou auprès de lui.

Elle en était là de ses réflexions quand elle se souvint d'une parole qui avait été dite durant la semaine, lors d'un des enseignements du prêtre responsable de la communauté, et qui l'avait marquée profondément sans qu'elle en prenne vraiment conscience : "Vous êtes des créatures du Seigneur, Il vous a créés à son image, sa créature est bonne, belle, sacrée. La détruire en détruisant son corps, que ce soit en le maltraitant à coups de régimes inappropriés ou inutiles, ou en le mutilant par exemple, lui fait infiniment de peine."
Inès hésita. Elle était prête à prendre sa voiture. Mais l'idée d'abimer son corps, de se faire du mal la retint. Et si Celui qu'elle avait vu durant la nuit était le Christ ? L'accueillerait-il encore si elle mettait fin à ses jours ? Ne faisait-elle pas fausse route ?

La jeune femme sourit. Toute agressivité, envers les autres comme envers elle-même, avait disparu. La tendresse du Père et son amour infini la tentaient davantage que les flammes des enfers. Elle décida de vivre, et demanda au Christ, dont l'icône qui se trouvait face à elle représentait le visage, de ne pas lui lâcher la main. Elle le supplia de ne pas l'abandonner, parce qu'elle savait que seule, elle n'aurait pas la force de tenir les 80 prochaines années. Mais qu'avec Lui, tout était possible, et qu'alors, Il la prendrait dans ses bras.

Amélie Platz, 31 octobre 2011


Voici ma participation au jeu d'Asphodèle, les Plumes de l'année, pour la semaine dernière. Et la semaine dernière, il fallait placer dans le texte un certain nombre de mots en I, dont voici la liste :

illusion – irréfragable – ivresse – infatigable – impasse – immersion – image – indicible – interstice – imbécile – itou – inhumer – inconstant – indigestion – imaginaire – irréfléchi.


dimanche 23 octobre 2011

8 route de Sélestat, ce jour-là


L'atelier de Gwen est maintenant bi-mensuel, et je ne peux pas toujours y participer. Manque de temps, de motivation, d'inspiration parfois aussi... Cette fois-ci, Gwen nous a concocté un exercice qui paraissait simple au premier regard. Voici la consigne :

Grâce à Jacques Prévert, nous savons ce qui s’est passé rue de Siam « ce jour-là »* mais qu’est-il arrivé rue de l’Observatoire à Paris ou rue des Fougères à Trifouillis les Perlouses?

Choisissez un nom de rue et racontez ce qui s’est passé « ce jour-là… ». En poésie ou en prose, comme vous voulez…


Elle fait là allusion au poème "Barbara", que je connais par cœur dans la version chantée par les Frères Jacques, qui parle des 165 bombardements de Brest entre juin 1940 et septembre 1944. Le texte que nous devons écrire pour cette semaine doit se situer entre ces deux dates. Je ne sais pas ce qui s'est passé exactement pour Joseph. Il était tellement marqué par cette période douloureuse de sa vie qu'il n'en a pratiquement jamais parlé à ses enfants et petits-enfants. Nous ne connaissons donc que quelques bribes de cette difficile histoire. J'ai donc brodé, en imaginant ce que ça avait peut-être pu être. Je suis sans doute loin, très, très loin de la réalité. Voici mon texte :

Ce jour-là

Rappelle-toi, Joseph, ce matin-là... route de Sélestat, l'armée Allemande quittait le village, emmenant les incorporés de force vers le front de l'Est.

Rappelle-toi, tu avais 18 ans, tu n'avais pas le choix, c'était ça ou le peloton. Et pourtant, c'est bien "malgré toi" que tu es parti, combattre les Russes pour l'ennemi.

Rappelle-toi, là-bas, dans le froid de la toundra, dans la neige et le vent, tu n'avais pas grand-chose à te mettre sur le dos. Les uniformes, les chaussures, ça, c'était pour les Allemands, les vrais. Vous, tes camarades et toi, vous n'étiez que de la chair à canon, en première ligne.

Rappelle-toi, là-bas, tu n'avais pas le choix. Il fallait obéir, il fallait tirer sur les frères russes, ceux qui combattaient du même côté que toi avant l'incorporation de force.

Rappelle-toi, rappelle-toi ce char que tu as vu, au loin. Les Russes étaient là, les alliés de ton pays... et tu savais qu'ils allaient ouvrir le feu. Tu le savais bien, que ce serait eux ou toi. Que celui qui survivrait, dans cet affrontement de chars, de blindés, ce serait celui qui tirerait le premier...

Rappelle-toi, ce jour-là, où tu sauvas ta vie par ta présence d'esprit ; où ta rapidité te permit de te sauver. Rappelle-toi combien tu as souffert, d'être un meurtrier. Tu nous l'as dit : c'était eux ou toi.

Rappelle-toi, ton silence à ton retour au village. La souffrance et la culpabilité. L'incompréhension, les suspicions de collaboration. Oh tu n'as rien dit, non. Trop douloureux. Trop honteux. Trop difficile aussi, de mettre des mots sur cette réalité.

Bien plus tard, trop tard pour beaucoup, vous avez été enfin reconnus, vous, les "Malgré-nous".

Amélie Platz, 22 octobre 2011.

A partir de l'été 1942, les Allemands rendirent le service militaire obligatoire en Alsace et en Moselle. A cette époque, le service militaire équivalait à l'engagement sur le front, et les soldats étaient envoyés là où l'armée allemande avait besoin d'eux. Plus de 100.000 Alsaciens et 30.000 Mosellans furent donc incorporés de force dans l'armée ennemie, la plupart sur le front russe, comme Joseph, le grand-père de mon mari, mais beaucoup d'autres en Normandie, où ils combattirent les Américains, Anglais et Canadiens au moment du Débarquement. Un certain nombre d'entre eux désertèrent l'armée allemande, vivant alors cachés dans les fermes, les villages, à la merci des dénonciations de ceux de leurs compatriotes qui les voyaient comme des collaborateurs. Après la guerre, beaucoup vécurent donc aussi l'épuration, le mépris, la haine de ceux qui avaient été occupés.
Certains s'engagèrent aussi dans la Résistance. Tous souffrirent beaucoup, obligés qu'ils étaient à combattre leur propre pays.
Joseph n'a jamais raconté que par bribes ce qui lui était arrivé. Il est mort un peu plus d'un an avant mon mariage, et je n'ai jamais eu la joie de le rencontrer.